samedi 16 mai 2009

Ma mère, le temps de comprendre (2)

1970. Ma petite sœur est née. J'ai quatre ans. Ma mère, pour éviter que je sois jalouse me confie une mission de la plus haute importance "protéger ma petite sœur", c'est certainement là, que mon "idéal du moi" se renforça. Quant à elle, l'entretien d' une maison n'a plus de secret . Par contre, elle n'aime pas ça. Elle devient très douée pour esquiver les taches ménagères quotidiennes. Elle n'a pas son pareil pour faire comme si c'était fait. Elle est curieuse. Elle lit beaucoup, toujours en cachette de mon père celui ci lui a interdit de lire, car il a peur qu'elle devienne plus intelligente que lui. La psychologie, le féminisme, tous les courants de pensées modernes la passionnent. L'air de rien, elle lit du matin au soir. Ma sœur et moi, nous sommes libres de tout faire, toujours en cachette de mon père. Nous marchons pieds-nus, nous débordons d'imagination et de créativité. C'est bon pour le développement de l'enfant, elle l'a lu dans un livre. Elle nous laisse démonter le canapé pour en faire des cabanes, tous les jouets de la chambre se retrouvent au salon, une véritable ville nous construisons. Lorsqu'elle entend la camionnette de mon père au coin de la rue, c'est le branle-bas de combat. Elle nous demande de tout ranger, nous aide en vitesse, tout en jetant quatre pâtes dans une casserole et en dressant la table, ni vu, ni connu. Quand il arrive, nous sommes tendues, il lève toujours la voix pour quelque chose, les volets qui ne sont pas fermés, une assiette de dînette malencontreusement oubliée sous son magazine de mots-croisés, nos pieds nus... Nous avons vite compris ma sœur et moi comment nous adapter. Quand il est là, tout marche au carré, dès qu'il s'en va, les souris dansent... Je ne mesure pas encore l'écart qui se crée entre mon père et ma mère, elle est si soumise en sa présence que tout semble presque normal. J'adore ma mère, je crains mon père.

J'ai huit ans, et mon père commence à me tourner autour. C'est déplaisant, son regard sur moi m'indispose. Il me fixe la prunelle brillante. Il cherche à me toucher, tous les prétextes sont bons, pour passer sa main sous mon tee-shirt. Je l'évite, ne reste jamais seule en sa présence. Je ne saisis pas, là encore, ce qui cloche, mais je sais et sens que c'est malsain. La vie continue. Toujours cette insouciance et ce sentiment de bonheur dès que mon père s'en va. Ma mère nous raconte des histoires de famille, nous serre fort contre elle, nous apprend mille choses. Nous rions, nous jouons, nous nous racontons.

J'ai dix ans, ma mère est de plus en plus belle, elle lit toujours en cachette. Des disputes commencent à éclater entre mon père et elle. Elle essaie toujours de nous épargner, reste discrète. Nous entendons quand même. Ma sœur pleure, moi je me tais et la console. Un jour, alors que je suis avec ma mère dans le jardin pour étendre le linge, je lui dis que je n'aime pas mon père. Elle m'interroge. Je lui raconte toutes ces sensations désagréables de dégoût qu'il m'inspire, que je l'évite car il cherche toujours à me toucher, à me coincer. Dans son regard, je lis son désarroi et soudainement une détermination, je me sens rassurée et comprise. Elle me serre très fort dans ses bras.

Quelques jours plus tard, alors qu'elle revient de chez sa sœur, elle est très tendue. Le soir, je les entends se disputer très tard, j'entends mon père pleurer. Je suis étonnée de ce renversement de situation. Je ne saisis pas leur conversation. Le lendemain, mon père est pitoyable et silencieux. Ma mère les yeux rougis dégage une force incroyable. Je reste dubitative. Mes émotions sont contradictoires, je suis un peu triste pour mon père, mais je suis comme soulagée. J'admire la soudaine métamorphose de ma mère face à mon père.
Ma mère me prend à part, et me dit doucement qu'elle va divorcer. "Divorce" ce mot a quelque chose de dramatique, Je suis attristée, tout se mélange dans ma tête. Je me sens un peu coupable. Je ne sais pas si j'ai envie ou pas. Étonnamment ça chemine dans ma tête... Quelques jours plus tard, je demande à ma mère presque impatiente "c'est quand, qu'on s'en va ?". Ma sœur qui était par là, s'inquiète"on va où?" Ma mère la prend dans ses bras et lui explique doucement. Pour ma part je me sens solidaire de ma mère et écoute attentive. Ma sœur s'effondre, elle est inconsolable. Ma mère et moi sommes désolées. Je n'aurai de cesse d'expliquer à ma sœur, les avantages de la situation, elle m'écoute, semble comprendre, se réjouit puis s'effondre à nouveau.

Nous avons vécu dans une caravane dans le jardin de mon arrière grand-mère pendant une année, le temps que ma mère trouve les moyens d'avoir un logement. Ma mère fit les marchés pour gagner sa vie tout en reprenant ses études. Le bonheur fut dans le pré....

Ma mère jugeât bon de me raconter toute l'histoire quelques années plus tard. En effet, jusqu'à 18 ans je faisais un rêve récurrent à chaque retour de chez mon père. Dans mon cauchemar, j'étais attaquée ou menacée par un rat qui me griffait les jambes en grimpant le long de celles ci... Un matin, que je lui racontais à nouveau ce rêve, elle me raconta toute l'histoire. Mon père, certainement pour éviter de passer à l'acte sur moi, agressa sexuellement à plusieurs reprises la plus jeune sœur de ma mère, celle qui était née quelques mois avant moi, nous étions voisines et presque sœurs... C'est ce fameux jour, où ma mère était partie confier ses inquiétudes à mon sujet, à sa sœur, que celle ci lui apprit le drame qui s'était passé deux ans auparavant. L'affaire avait été étouffée, comme il n'était pas rare en ce temps là et s'était réglée entre le médecin de famille, mon père et mon oncle, en huis clos. Mon père avait été menacé gravement et s'en était a priori tenu là. Mes cauchemars ont cessé.

A suivre... Ma mère, de la chrysalide au papillon... (3)

23 commentaires:

  1. Le bonheur avec ta mère était dans le près…
    :-)

    [Difficile de commenter sur un tel sujet…].

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  2. On passe de la légèreté de l'enfance à la gravité de la déviance adulte...avec cette maman-rempart très belle.
    Le sujet est difficile en effet.

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  3. Encore quelques morceaux de puzzle !! Tu nous les offres, alors je les prends... :-)

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  4. du Pagnol pour les mots et le verbe, du kafka pour l'ambiance ...

    t'embrasse
    :)

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  5. Maman magique, histoire si dure... Je n'imagine pas l'angoisse qui devait être la tienne et celle de ta mère lorsque tu allais passer le week-end chez ton père...


    Sur un sujet proche, as-tu lu De Marquette à Veracruz de Jim Harrison ? C'est un magnifique roman !

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  6. Belle(?)histoire... Mais je sais qu'il faut savoir fuir ce qu'on croit les meilleures histoires.

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  7. Mr Poireau--> j'imagine que si elle n'avait pas été aussi près en effet, peut être n'aurai je pas eu l'occasion de parler avec elle... Au delà de ça nous avons toutes les trois et encore à ce jour une relation privilégiée, habitant à quelques kms les une des autres, nous ne nous voyons pas très souvent, une grande autonomie, mais le lien vibre en permanence, une sorte de télépathie... On se sent.. :)

    Mots d'Elle--> Je ne pouvais pas raconter ma mère sans passer par cette étape qui fut un tremplin au delà de sa gravité vers une forme de résilience, une sublimation de grande qualité.
    Maman-rempart, ou instinct de Louve, elle nous l'a transmis...

    Bérénice--> Des fois je me dis, que je pourrai parler d'autre chose... Ce blog est le 4ème... spontanément, il prend une tournure narrative plus personnelle, alors je laisse couler, la raison m'échappe un peu, mais mon inspiration du moment est là... Signe aussi, que je vais bien... :)

    Arf--> J'ai toujours besoin de ton regard sur mes écrits, toi qui connait toutes mes histoires... Besoin de savoir si en quelques lignes j'arrive à faire passer l'essentiel....
    t'embrasse mon Arf..

    Zoridae--> Il n'y avait pas vraiment d'angoisse lors de nos we chez mon père... Je ne sais pas ce que lui a dit ma mère, mais il s'est toujours tenu à carreau, il ne s'est plus jamais approché de nous... Je crois que la sentence de ma mère a eu sur lui un effet de plomb... comme le prisonnier avec son boulet à la cheville, inhibé, une prison virtuelle...
    Mes rêves récurrents étaient l'expression de ce que j'ai pu introjecter de cette période, je pense avoir été témoin du desarroi de ma jeune tante, elle avait du me transmettre quelque chose puisque à l'époque nous avions 8 ans toutes les deux, nous étions voisines et tout le temps ensemble... Sans compter que j'étais certainement la cible 1ère... Lorsque j'ai appris l'histoire, je n'ai pas été étonnée, ça a été libérateur.. Je l'ai travaillé en thérapie par la suite, elle aussi du reste...
    Je n'ai pas lu ce livre de Jim Harrisson.. merci pour l'info..

    Hermes--> j'ai relu plusieurs fois votre commentaire, je ne le saisis pas...
    Un éclairage ?
    La bienvenue ici..

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  8. Pfiouuuuuuuu tu es tres émouvante encore par tes récits, quel courage... tu as franchi le seuil de l'ecriture et ça n'est plus de simples billets sur msn (que j'ai trop délaissé)! tes textes sont sincères et explicites tes photos prenantes de réalité et les illustrations d'un bon gout unique... je me laisse embarquer, merci et bisous. Pakal (d'msn) !

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  9. Pakal--> Je suis touchée par tout ce que tu dis.. merci, et la bienvenue ici... Bisous à toi et Marie..

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  10. La caravane. Cela fait un bon titre de roman. Il faut avoir vécu pour bien écrire.

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  11. Nicolas--> La caravane, j'en avais un peu honte, alors je ne le disais pas... Pour autant on y était bien, on était libre... spontanéité et sécurité retrouvées... ça ressemblait à des vacances... L'hiver pour ne pas avoir froid, on a été hébergées par mon arrière grand-mère, dans son mazet, dans la chambre du haut à côté du grenier... ça c'était moins bien,j'avais peur qu'il y ait des rats et puis mon arrière grand-père était un peu sénile et libidineux... ça va on courait vite ! :)

    Le vécu habite l'écriture...

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  12. Grande émotion en te lisant .....
    oui, quand je te disais un jour, que "ton roman inachevé dans le chevet" pourrait devenir celui d'une grande écrivain.....je ne me trompais pas .....quelle beauté on ressent.........et quel respect j'éprouve....je t'envoie un bonjour chaleureux depuis là-bas

    floducaï

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  13. Formidable ta maman! Une vraie maman! qui sait protéger ses enfants. Sois consciente de ta chance, tant de mamans se taisent et donc concentent. Je lui rends grâce à distance!

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  14. tant de mamans se taisent ... hum... hum... :)

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  15. Pas facile d'être parents...
    Pas facile d'être enfant et de se construire...
    Elle a eu la bonne réaction à te lire aujourd'hui.
    Les mots sont dures mais la tendresse est omniprésente.
    Je te salue la bélière ;-)

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  16. Je divorce de Corine, j'aime Béatrice qui ne m'aime pas suffisament et je suis aimé de Cécile. La vie est compliquée. Prendre les morceaux et tout remettre dans l'ordre. J'aime Cécile qui m'aime. Bises

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  17. Un père spécial, un grand père libidineux, vraiment, quelle enfance !

    Ta mère, magnifique, combien se taisent ou accusent l'enfant de mentir.

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  18. Je t'admire beaucoup de savoir parler de choses si graves avec une telle élégance!
    Bises

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  19. Floducai--> C'est trop!! :) ça me fait plaisir bien sûr, mais je raconte avec mes ressentis d'enfant, peut être là l'émotion ?..

    Helianthine--> "trop de Maman se taisent", je pense que parfois tout est très difficile, les emprises, les menaces, l'amour, les manipulations et le reste.. le sujet de la maltraitance est vaste, si c'était si simple .. La fragilité de certaines femmes, voire quelques hommes face à tout ça est vraiment complexe... de loin, c'est condamnable et incompréhensible, et pourtant... ça arrive... sincèrement, je ne sais pas, dans ma famille les femmes sont des battantes et sortent les griffes, se défendent, partent avec rien, j'ai hérité de cette force...car moi aussi, j'ai du partir avec deux Bébés sous les bras, pour violence physique et psychologique sur un de mes enfants... Je n'ai pas tergiversé longtemps, mais il m'a fallu un courage monumental, car je me suis retrouvée sous la paille, commission de surendettement pdt 7 ans et autres déboires.. Il faut en avoir des épaules, et avoir la chance comme moi d'être bien entourée.. Ce n'est pas évidant pour tout le monde.. (je dis ça, même si je ne cautionne pas..)

    Arf--> Répondu ci dessus.. :)
    le sens de tes hum hum ?..

    Toutaubord--> Quel méli mélo... :)

    Fleur d'hiver--> Bienvenue ici...
    Dans cette famille ça dysfonctionne en effet, les hommes ont du mal à retenir leurs pulsions.. hum... Je souhaite que nos générations un peu plus "prévenues" média, santé publique mettront un peu d'ordre dans ce genre de "débordements".. Une question de conscience.. Merde, on est quand même plus civilisés de nos jours...!!

    Passer les rivières--> Comme je le disais plus haut, c'est ce drame qui a propulsé ma mère dans un parcours et une carrière incroyable, je ne pouvais en faire l'impasse..

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  20. Balmolok--> Oh ! oui ! sa réaction fut tellement salvatrice !! Alors que j'étais très timide et introvertie jusque là, je me suis épanouie en suivant... Hum, j'ai fait de même avec mes enfants, et on vit une belle histoire, même si.. même sans...
    je t'embrasse..

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  21. Ce genre d'histoire me met mal à l'aise et même les mouettes volent en zig-zig...
    Heureusement, il y a du bon, les gentils gagnent toujours à la fin.
    Bonne maman que tu as !

    Content d'être passé te lire,
    beaux rêves...
    Jack

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  22. C'est plus courant qu'on ne le pense. Mais je n'ai pas connu de cas dans mon entourage. Dans le collège où j'étais petit, je suspectais les manières d'un abbé vis à vis des jeunes garçons, mais rien ne s'est passé devant moi.

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  23. Magnifique maman, pas si rêveuse que ça, c'est un beau personnage, quel courage et talent pour arriver ainsi à le dire.

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